Masterclass exceptionnelle : les 10 ans de l'Oenothèque Alsace

Pour un vieil enseignant comme moi, le terme « rentrée » n’évoque pas forcément des perspectives réjouissantes – non, je ne me plains pas ! – mais lorsque j’ai appris que Thierry Meyer avait choisi le mois de septembre pour célébrer les 10 ans de son « Œnothèque Alsace » par une « Masterclass » exceptionnelle, cette fin de vacances a pris un petit air de fête tout à fait inédit.
Comme mon service au lycée prend fin le samedi à 12H15, j’ai juste le temps de quitter mon survêtement et de grignoter un bout avant de partir en direction de Colmar en compagnie de 3 autres joyeux picoleurs amoureux des vins d’Alsace.
Jetzt geht’s los !!!


Masterclass Alsace du 10 septembre 2016 à Colmar

 

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La salle de dégustation de la maison Wolfberger à Colmar avec les premiers participants qui s’installent.

Séance jubilaire oblige, Thierry débute cette Masterclass en nous racontant brièvement l’histoire de cette société qu’il a crée en 2006 pour partager sa passion pour les vins d’Alsace avec des amateurs et des professionnels désireux de parfaire leur culture œnophile.

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Maître Thierry a retrouvé sa place au pupitre…il était temps !

La session du jour, forcément exceptionnelle, nous invite à explorer 6 thèmes différents illustrés par 3 vins servis à l’aveugle…bien sûr, les thèmes ne sont annoncés qu’après la dégustation.

Mes impressions gustatives sont transcrites en se référant à mes notes prises à l’aveugle et les commentaires (en rouge) sont rédigés après la découverte des étiquettes.

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Première triplette mystère…

Thème 1 : le soldat sylvaner n’a pas besoin d’être sauvé.

Sylvaner Brandstatt 2007 – Domaine Otter à Hattstatt : olfaction discrète, palette mûre et complexe, matière généreuse, belle ampleur et salinité marquée, finale fraîche et précise.
Sylvaner Racine 2007 – Domaine Loew à Westhoffen : notes de sur-maturité au nez, mirabelle confite et ananas rôti, matière dodue, équilibre moelleux, belle profondeur, finale longue mais un peu lourde.
Sylvaner Collection 2007 – Domaine Kuentz-Bas à Husseren les Châteaux : un peu brouillés à l’ouverture, l’expression aromatique se purifie progressivement pour révéler des arômes floraux et épicés délicats, léger, souple et allongé en bouche, petite amertume en finale.

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La texture et la consistance des deux premiers vins m’ont fait partir illico vers le pinot gris, du coup j’ai plutôt mal jugé le troisième qui s’exprimait sur un registre plus conforme à celui d’un sylvaner.
Ceci dit, ces 3 cuvées montrent que des sylvaners bien nés et bien travaillés se tiennent remarquablement bien dans le temps.
Pour ce qui est de mon goût personnel, entre le vin d’Etienne Loew qui m’a semblé un peu trop riche et celui de Kuentz-Bas dont l’austérité m’a dérangé, j’ai particulièrement apprécié le Brandstatt du domaine Otter qui a trouvé le juste équilibre entre opulence et minéralité. MIAM !


Thème 2 : le terroir, un goût plus qu’un discours.

Riesling Clos Windsbuhl 2007 – Domaine Zind-Humbrecht à Turkheim : nez frais et nerveux, notes zestées et légèrement fumées, matière élégante structurée en largeur par une acidité bien ferme, finale tendue, sillage aromatique minéral et iodé
Riesling Grand Cru Schlossberg-Cuvée Sainte Catherine 2007 – Domaine Weinbach à Kaysersberg : nez bien mûr, notes de miel et de fleurs, matière souple, acidité bien flexible, finale étirée et minérale.
Riesling Schoelhammer 2007 – Domaine Hugel à Riquewihr : olfaction agréable, notes de sucre d’orge sur un fond de pierre chaude, structure allongée en bouche, présence saline intense en finale.

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L’exercice proposé par Thierry consistait à identifier la nature des terroirs d’origine de ces 3 rieslings et si j’ai facilement repéré la structure acide toute en largeur du Clos Windsbuhl (signature du calcaire), la richesse du Schlossberg ne m’a pas permis de lire assez précisément la trajectoire de sa trame acide…bref, je n’ai pas trouvé le granit.
Malgré ma déconvenue (une de plus !), j’ai vraiment apprécié cette superbe triplette de rieslings qui confirment le potentiel exceptionnel des grands terroirs de notre région et, ne l’oublions pas, la grande qualité de ce millésime 2007 en Alsace.


Thème 3 : l’Alsace n’a rien à envier aux grands bourgognes.

Puligny Montrachet 1° Cru Les Pucelles 2005 – Domaine Leflaive à Puligny : notes d’élevage assez présente, palette complexe sur le sésame grillé et le citron frais avec une légère touche fumée, équilibre vertical, gras sensible, matière qui gagne progressivement en volume, grande longueur finale, sillage boisé et épicé.
Riesling Grand Cru Pfersigberg-Paradis 2005 – Domaine Schmitt à Orschwihr : nez séduisant sur les agrumes mûrs avec un fond minéral très racé, matière ample et large, acidité souple et salinité bien marquée, sillage aromatique frais et citronné.
Riesling Grand Cru Rangen-Clos Saint Urbain 2005 – Domaine Zind-Humbrecht à Turkheim : nez mûr, palette raffiné sur les agrumes confits et la brioche au beurre, matière sphérique bien charnue en bouche, équilibre un peu mollasson, finale salivante avec un beau sillage iodé relevé par des amers minéraux.

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L’élevage noble mais encore très présent du premier vin, m’a fait penser à un pinot gris élevé en barrique mais la droiture de l’acidité m’a vraiment déstabilisé…et lorsque Thierry nous a annoncé la présence d’u cru bourguignon dans la triplette, j’ai immédiatement retrouvé mes repères : le prestigieux intrus a été facilement démasqué !
A côté de cette grande cuvée de Puligny, le riesling de Frédéric Schmitt a fait une superbe impression : équilibre parfait, jus très gourmand et trame minérale bien dessinée…j’adore !
Le riesling du Rangen m’a interpelé sans pour autant me convaincre : malgré une matière généreuse et concentrée je n’ai pas vraiment senti une grande énergie dans ce vin…je crains que ma nouvelle rencontre avec ce grand terroir soit encore ratée !
En ce qui me concerne le vin le plus étonnant de ce trio fut le Pfingstberg-Paradis du domaine Schmitt : c’est un grand riesling de terroir qu’on a eu le bonheur de déguster à son apogée…la classe absolue et un rapport Q/P exceptionnel en plus. MIAMMMM !


Thème 4 : les vins culte, LE vin culte…le Clos Saint Hune 2001 et deux autres rieslings.

Riesling Clos Sainte Hune 2001 – Domaine Trimbach à Ribeauvillé : nez riche, notes de miel et d’agrumes très mûrs, matière ample et puissante, acidité mature bien posée en largeur, finale intense, salivante mais avec un petit déficit de fraîcheur.
Riesling Clos Eugénie 2001 – Domaine Boeckel à Mittelbergheim : expression aromatique délicate, palette florale complexe, attaque bien sensuelle, structure ample, acidité large et flexible, finale qui s’étire progressivement pour laisser une belle impression de fraîcheur.
Riesling Cuvée Frédéric Emile 2001 – Domaine Trimbach à Ribeauvillé : nez fin et très tonique, notes d’agrumes et de zestes, matière oblongue, silhouette élégante, finale tendue et intensément minérale, sillage sur la pierre à fusil avec un léger fumé.

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Déroutant par son équilibre assez riche – pas de S.R. mais une ligne acide épaisse et pas très saillante – le Clos Sainte Hune n’a pas été facile à reconnaître mais la puissance dégagée par sa matière m’a mis la puce à l’oreille…j’ai identifié le vin « culte » mais je ne l’ai pas apprécié pour autant.
Plus proche du style Trimbach, la cuvée Frédéric Emile qui a été prise pour le Clos Sainte Hune par un grand nombre de dégustateurs, a fait une belle impression avec sa pureté et son arête minérale bien marquée. Entre ces deux grandes étiquettes, le Clos Eugénie du domaine Bockel a fait une impression remarquable : né sur les calcaires du Stein de Mittelbergheim, ce riesling a séduit une large partie de l’auditoire par sa palette délicate et sa présence vive et raffinée en bouche. MIAM !


Thème 5 : vieillir !!!

Pinot 1961 – Cave de Beblenheim : nez délicat, notes de fruits secs (amande, noisette) avec une fine touche grillée, matière légère, équilibre bien frais, finale nette et assez tonique.
Gewurztraminer Réserve 1966 – Domaine Ginglinger à Eguisheim : nez troublé par une touche liégeuse assez présente, belles notes de menthe fraîche en fond, matière ample et équilibre très élégant, belle longueur aromatique en finale mais hélas toujours polluée par un vilain goût de bouchon.
Riesling Schlossberg 1967 – Domaine Sparr à Sigolsheim : expression aromatique discrète mais pure et complexe, matière fuselée avec un joli gras, toucher de bouche très soyeux, finale ciselée et bien fraîche.

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Qu’ils viennent d’Alsace ou d’ailleurs, je n’ai pas de dilection particulière pour les vins très vieux mais je les déguste toujours avec beaucoup de respect.
Il n’en reste pas moins que j’ai été impressionné par ces trois cuvées qui tiennent encore bien debout malgré leur âge vénérable…un demi siècle quand même !
Issu probablement du coteau du Sonnenglanz, le pinot 61 est encore bien vivant alors que le Schlossberg 67 de la maison Sparr est d’une jeunesse stupéfiante.
Dommage pour le gewurztraminer provenant de l’Eichberg, malheureusement victime d’un bouchage défectueux qui nous a privés du plaisir de jouir pleinement de sa finesse aromatique.


Intermède : deux grand vins et une leçon spéciale « débouchage »

Pour nous permettre de souffler un peu après cette série d’exercices, Thierry nous invite à déguster une bouteille rarissime, étiquette découverte : un riesling V.T. 1989 du Clos Sainte Hune (900 bouteilles produites en tout).
C’est d’ailleurs cette bouteille prestigieuse qui sera débouchée par un éminent spécialiste en sommellerie.

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Comment déboucher une grande bouteille de vin par Antoine Woerlé, professeur au lycée hôtelier Alexandre Dumas.

Riesling Clos Sainte Hune-Hors Choix V.T. 1989 – Domaine Trimbach à Ribeauvillé : nez harmonieux, un peu méditatif avec une palette complexe et racée, notes d’amande fraîche et de fleurs printanières, matière suave et concentrée avec un moelleux parfaitement fondu, finale d’une longueur majuscule, sillage magnifique sur le citron mûr et la menthe fraîche.

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Bon, inutile de tergiverser, voilà pour moi la plus grande bouteille de la série et le meilleur Clos Sainte Hune que j’ai pu déguster jusqu’à aujourd’hui !
Tous les éléments constitutifs d’un grand vin sont présents et résonnent en parfaite harmonie...on tutoie le divin. MIAM !

Gewurztraminer Les Archenets 1986 – Domaine Josmeyer à Wintzenheim : nez racé et très minéral, notes de graines de sésame sur un fond de pierre chaude et d’épices, ample et gras en bouche, finale digeste, sillage réglissé et épicé.

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Offert par Thierry Fritsch (œnologue du CIVA), ce gewurztraminer a eu la difficile mission de succéder à une très grande bouteille et il faut reconnaître qu’il s’en est sorti avec les honneurs : très complexe et d’une suavité absolue, cette cuvée née sur le Herrenweg de Wintzenheim a dégagé une très belle sensualité…une vrai caresse pour nos papilles. MIAM !


Thème 6 : le botrytis révélateur de certains grands terroirs…3 vins presque parfaits.

Altenberg de Bergheim 2005 – Domaine Deiss à Bergheim : expression aromatique très riche, notes de raisin sec et de mirabelle confite, matière voluptueuse mais très digeste, finale longue et complexe (agrumes mûrs et résine).
Gewurztraminer Clos Windsbuhl V.T. 2005 – Domaine Zind-Humbrecht à Turkheim : nez séduisant, ouvert et complexe, arômes d’agrumes mûrs et d’épices douces, matière puissante et consistante, texture lisse et finale fraîche et minérale, sillage sur les fruits et la craie humide relevé par des amers nobles.
Gewurztraminer Altenbourg S.G.N. 2010 – Domaine Weinbach à Kaysersberg : nez exubérant avec une palette évolutive, notes de fruits exotiques, de pâte d’amande et de poivre blanc rehaussées par une présence citronnée très stimulante, matière riche et juteuse tenue par une acidité immédiate et solidement tendue, finale salivante, retour aromatique d’une longueur inouïe.

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Le trio qui avait l’honneur de jouer le dernier mouvement de cette belle symphonie gourmande a fait une superbe impression : l’Altenberg, un peu excentrique comme toujours, m’a impressionné par la perfection de son équilibre, le gewurztraminer du Clos Windsbuhl – que je n’avais encore jamais goûté avant, je crois – a révélé une élégance rare et la S.G.N. du domaine Weinbach nous a proposé une explosion d’arômes avec une présence intense et généreuse en bouche.
Nul ne doute que ces 3 bouteilles hors normes pourront trouver une place de choix sur les tables les plus raffinées mais en ce qui me concerne j’aurais envie de les déguster en fin de repas comme une vénérable eau de vie…silencieux et recueilli.

 

En conclusion :

Après une césure de plus de 3 années (ma dernière Masterclass c'était LA), le guide spirituel des adeptes de grands vins alsaciens a décidé de relancer les activités de l’Œnothèque Alsace par une Masterclass exceptionnelle : il se savait attendu – notamment par un petit noyau d’œnophiles qui le suivent depuis longtemps – et il a tout mis en œuvre pour nous permettre de vivre une séquence de dégustation inoubliable.
Je pense que les 18 participants qui ont eu la chance de trouver une place dans la salle de dégustation de la maison Wolfberger, se souviendront longtemps de cette après-midi de septembre !

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Deux « chanceux » visiblement ravis d’être là !

En évoquant rapidement, l’histoire de l’Oenothèque Alsace, Thierry nous a expliqué comment a évolué sa petite société créée pour défendre les grands vins d’Alsace : certes il y a eu des déceptions – notamment face au manque d’intérêt de la profession vigneronne pour ce projet destiné à mettre en lumière la qualité de leur production – mais aussi beaucoup de réussites avec des Masterclass mémorables et quelques somptueux dîners à « La Taverne Alsacienne ».

Les bouteilles sélectionnées nous ont permis d’approcher les sommets qualitatifs de la production alsacienne avec des bouteilles mythiques et rarissimes regroupées en une série de thématiques parfaitement pensées : on a « travaillé » un peu – le maître avait programmé des exercices parfois difficiles – mais on s’est surtout régalé. Bravo Thierry !

Dans cette sélection de très grandes bouteilles, je me suis quand même amusé à isoler quelques vins qui m’ont particulièrement marqué.
Mon podium du jour :
1° Clos Sainte Hune VT 1989
2° Gewurztraminer Clos Windsbuhl VT 2005
3° Riesling GC Pfingstberg-Paradis 2005
N’aimant pas trop les vins en surmaturité ni les vins vieux, je suis le premier surpris de ce palmarès mais je persiste et signe...ces bouteilles étaient sublimes.

Merci à Thierry de reprendre son œuvre de formation œnophile…nous attendons la suite avec impatience !!!

Commentaires (2)

1. Éric 01/10/2016

Merci pour ce chouette compte rendu joyeux et fidèle à ta bonne humeur communicative !
Purée nous avons quand même une chance incroyable d'être dans cette région !!! Avec ces vignerons qui restent abordables et leurs beaux vins qui nous enchantent !

2. Lefebvre (site web) 23/09/2016

Bonsoir Pierre
En lisant tes notes bravo pour pour la richesse des descriptions
... Très morphologiques...

Par contre, une dégustation par thèmes oriente préalablement la dégustation
Et donc ce n'est pas vraiment à l'aveugle
Surtout que connaissant Thierry on peut penser qu'il y aura du Hugel, Trimbach, Zh, weinbach etc...
Et donc de belles quilles
Cela dit d'accord sur la question du désintérêt de la profession cependant
Tout le monde est très occupé aujourd'hui ...

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