Le vin vu par un grand caviste - Yves Legrand

Après quelques soirées thématiques, comme celles consacrées aux vins de Champagne ou du Roussillon, l’U.G.V. nous invite à rencontrer un caviste de renom qui va nous présenter sa vision du vin en nous proposant une série de bouteilles qui risque de nous surprendre.

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Les intervenants sur la scène de la Salle des Tisserands de Châtenois

Yves Legrand est le Président du « Syndicat des Cavistes Professionnels », un organisme qui a vu le jour en 2011 et qui a pour objet principal de défendre le métier de caviste en réunissant le plus grand nombre « pour créer une culture commune ».
Cet œnophile féru d’histoire et de littérature, qui aime autant les beaux textes que les belles bouteilles affirme avec conviction que le vin doit être considéré comme un produit éminemment culturel.
Bien évidemment, cette grande idée sous-tend sa conception du rôle d’un caviste : « le caviste est là pour transformer le vin en culture, un produit agricole en mythe ».
Avec des principes aussi clairement énoncés, personne n’a été étonné par la charge virulente qu’Yves Legrand a adressé aux hygiénistes actuels qui croient pouvoir lutter contre l’alcoolisme en multipliant les interdictions : ils ne se rendent pas compte que pour « combattre l’alcoolisme il faut d’abord combattre l’ignorance ».
Jusqu’ici la loi Evin et les autres textes prohibitionnistes qui lui ont succédé n’ont eu qu’un seul effet : « mettre les vignerons en difficulté ». Or quand on sait l’importance des exportations de vin dans la balance commerciale de la France, persister dans cette voie relève d’un manque de lucidité incompréhensible…dire qu’on parle même d’interdire les espaces internet où on parle de vin « de telles mesures seraient une catastrophe…mais attention, au-delà d’un certain point l’homme ne peut plus être docile ! »…inutile de préciser que je serai l’un des premiers à entrer en résistance avec lui !

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Yves Legrand, un conférencier militant et captivant !


La sélection de vins a été bien évidemment à l’image du personnage : éclectique et originale, elle nous invite à entrer un peu dans l’intimité de l’histoire personnelle de notre conférencier d’un soir.


Vin D’Issy Clos des Moulineaux 2013 – Confrérie Saint Vincent d’Issy les Moulineaux
Le nez est intense et flatteur avec une palette qui développe des notes de cône de houblon, d’herbe fraîche, d’amande et un soupçon de résine. La bouche est souple et légère avec un toucher soyeux et une finale assez courte qui révèle quelques nuances anisées.
(200 pieds de chardonnay + 65 pieds de pinot beurot – terroir argilo-silico-calcaire).

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Cette première bouteille de la sélection d’Yves Legrand est tout à fait agréable à boire mais ce n’est surement pas le plus grand vin qu’il m’ait été donné de déguster. Ceci dit, sa présence dans cette série est tout à fait légitime lorsqu’on connaît mieux l’histoire du Clos des Moulineaux…en ce qui me concerne j’ai été conquis !
Cette cuvée ultra confidentielle (production totale 190 bouteilles de 50 cl) est réalisée par des élèves de CM2 de l’école Jules Ferry d’Issy les Moulineaux. Ce projet d’école soutenu très activement par notre conférencier invite les élèves à participer durant une année à chaque phase de l’élaboration de ce vin…même les étiquettes sont dessinées par ces jeunes écoliers.
Mais que fait notre Ministre face à cet établissement qui incite notre jeunesse à aimer le vin ?

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Quelques bouteilles servies ce soir avec les étiquettes originales créées par les élèves…émouvant, non !


Collioure Blanc L’Argile 2010 – Domaine de la Rectorie
L’aromatique est d’une finesse inouïe avec une palette complexe et évolutive qui nous fait découvrir des arômes d’abricot frais, de miel de fleurs, de poudre de craie… La matière ample et très charnue nous caresse le palais mais il y a aussi une acidité bien mûre qui irradie en tenant solidement la structure et en se resserrant pour apporter de la fraîcheur et de la sapidité à la finale. Le retour aromatique est bien marqué avec un sillage aromatique épicé et pierreux.
(90% grenache gris + 10% grenache blanc).

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Proposée par André Dominé lors de la session UGV de mars 2015, Argile 2013 avait déjà fortement marqué les esprits par la richesse de son expression aromatique et la profondeur de sa structure. Avec 3 ans de plus et conditionné en magnum ce Collioure blanc a un peu perdu de sa flamboyance pour gagner en raffinement et en élégance…l’âme d’un très grand vin commence à se révéler !


Coteaux du Loir Hommage à Louis Derré 2005 – Domaine de Bellivière
Le nez s’ouvre sur des arômes assez désagréables – réduction ? – qui me font penser à de la croûte de fromage. Après une oxygénation musclée, la palette devient un peu plus agréable (notes de terre glaise, de poivre, de feuille de cassis) mais l’ensemble reste bien austère. En bouche je suis surpris par la suavité de l’attaque et par la qualité du fruité qui laisse une belle impression de gourmandise. Dommage que le vin se resserre en finale avec une présence tannique assez dure et un sillage aromatique poivré et réglissé.
(100% pinot d’Aunis).

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Issu de vignes centenaires et travaillées en bio par des vignerons reconnus, ce vin à forte personnalité ne m’a pas plu : son expression  aromatique très particulière m’a presque dissuadé de porter le verre à la bouche et j’ai été dérangé par sa rusticité en fin de bouche…décidément, malgré des efforts répétés, je n’arrive toujours pas à apprécier les vins rouges ligériens.
Et pourtant la lecture par Yves Legrand du texte de présentation de ce vin, rédigé avec beaucoup de sensibilité par les vignerons, fut un grand moment d’émotion qu’il aurait été vraiment dommage de rater.


Pomerol Château Belgrave 2000 – Domaine J.M. Bouldy
L’olfaction est complexe et raffinée avec une palette bien typée sur les fruits noirs et la terre humide avec quelques notes tertiaires en filigrane. La bouche révèle une matière en demi-corps avec une silhouette élancée très racée. La texture est soyeuse avec une trame tannique bien patinée et la finale se montre particulièrement sapide grâce à une très belle présence minérale.
(75% merlot + 25% cabernet franc – viticulture bio).

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Comme nous l’avoue Yves Legrand d’entrée de jeu « j’ai longtemps hésité avant de mettre un vin de Bordeaux dans ma sélection » : bien évidemment, il ne partage pas les valeurs qui ont cours actuellement dans le monde des châteaux bordelais.
Et pourtant, ce vignoble girondin est capable de générer de vrais vins de terroir comme ce Pomerol qui après 15 ans de garde laisse parler la terre qui l’a vu naître. Convaincant !


Vin de Crète Liatiko 2006 – Domaine Oikonomoy
Le nez est complexe et flatteur propose une belle palette sur les fruits noirs très mûrs et les épices douces (cannelle, girofle, baies roses…). En bouche nous trouvons une matière riche et concentrée structurée par une acidité bien en place. La trame tannique est sensible mais le toucher de bouche reste très soyeux. La finale tonique et longuement aromatique révèle également quelques nuances saline et des amers nobles.
(100% liatiko – vignes franches de pied)

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Dans une série de vins qui se veut éclectique, il fallait absolument placer une référence venant d’un pays étranger et Yves Legrand n’a pas dérogé à la règle en nous proposant cette cuvée très originale produite en Crète à partir de vignes non greffées de liatiko (cépage grec surtout planté en Crète).
Riche, intensément aromatique mais parfaitement équilibré ce vin se livre avec une grande spontanéité tout en possédant la texture et le fond d’un grand vin.
J’aime beaucoup, d’ailleurs je le préfère même aux deux premiers vins rouges français…et dire qu’il y a des gens qui m’accusent de chauvinisme vinique !


Gigondas Confidentiel 2006 – Domaine Montirius
L’expression olfactive bien ouverte flatte les sens en développant une palette magnifique où on reconnaît notamment des arômes de chocolat amer, de truffe blanche, de griotte, de pâte d’amande…La bouche est ample avec une matière sphérique qui entoure une charpente tannique d’une grande finesse. La finale est bien sapide avec un sillage aromatique long et sensuel.
(80% grenache + 20% mourvèdre)

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Cette cuvée rare est issue d’une vigne située dans un angle de la grande parcelle « La Beaumette » où nait le Gigondas « Terre des Ainés ». Ces vieux ceps de grenache (85 ans) et de mourvèdre produisent chaque année un vin tellement particulier que la famille Saurel a décidé de créer une cuvée spéciale pour partager ce « cadeau de la nature » avec les amateurs de vin.
Riche et complexe, ce vin nous régale avec une matière pleine et charnue qui se pose voluptueusement en bouche tout en gardant un côté frais et digeste.
Travaillé en biodynamie et élevé en cuve ciment pour garder la pureté du fruit, Gigondas Confidentiel est pour moi la bouteille majeure de cette belle série.
Très grand vin !


Vosne Romanée 1°Cru Les Beaumonts 1976 – Domaine Jean Grivot
Le nez est complexe, profond…presque méditatif avec ses arômes de fleurs séchées, de tabac blond et ses belles notes minérales en filigrane. En bouche la matière dessine une silhouette élancée d’une grande élégance, l’acidité est encore très belle et des tanins très matures tapissent le palais avec délicatesse. La finale n’est pas très impressionnante mais le sillage aromatique est net et très agréable.

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Prélevée dans la réserve personnelle d’Yves Legrand, cette bouteille de près de 40 ans nous a emmené dans le monde des vins d’âge vénérable « Ceux qui montrent de la sagesse et qui révèlent vraiment l’esprit de leur terroir ».
Et pourtant, d’après les dires de notre conférencier ce vin était presque imbuvable en 1978 et comme il l’a fait remarquer à M. Grivot celui-ci lui a répondu « Jeune homme, vous connaissez beaucoup de choses sur le vin maintenant il vous reste à apprendre la patience… ».
Voilà un vin qui n’a plus besoin de montrer ses muscles pour impressionner et susciter le respect et l’admiration. Grande rencontre !


Contrairement aux séances précédentes le vin surprise a été servi dans le verre noir ou le verre normal, selon l’envie du dégustateur. Comme je ne suis vraiment pas à l’aise avec ce contenant qui me prive de la vue, j’ai opté pour un verre classique et j’ai assez facilement identifié le cépage : raisin sec et fines notes florales sur un fond d’épices douces, de poudre de craie et une légère touche grillée…c’est un gewurztraminer moelleux (sûrement V.T.) déjà bien évolué (au moins 10 ans). En bouche la matière est svelte et digeste avec une sucrosité délicate et une finale légèrement tannique où on sent une belle salinité.
Cette très belle bouteille qui s’exprime avec une vraie noblesse est un Gewurztraminer Grand Cru Steingrubler S.G.N. 1988 du domaine Barmès-Buecher. Comme nous l’apprend Geneviève Barmès (invitée par Yves Legrand) ce vin est issu d’une très vieille parcelle de gewurztraminers située sur le Grand Cru qui a produit ses derniers raisins en 1988 (elle fut arrachée et replantée après les vendanges). Quoi de plus beau que le « chant du cygne » d’une vigne pour mettre un point final à cette dégustation !

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En véritable humaniste qui parle du vin en citant de mémoire des poèmes de Goethe, Hugo, Baudelaire ou Omar Khayam, Yves Legrand nous a emmenés vers un monde de sensations, de culture et d’émotions pour nous faire passer une soirée inoubliable autour du vin.
J’ai beaucoup apprécié ce caviste passionné qui a partagé avec nous ses enthousiasmes et ses indignations : évidemment, il fustige sans ménagement nos représentants politiques qui continuent de proposer des mesures complètement ineptes pour lutter contre l’alcoolisme mais il s’indigne aussi de l’attitude de la grande distribution qui serre les prix du vin au-delà du supportable « Proposer des vins à moins de 2 euros est un crime, on tue des vignerons et on tue l’image du vin »…sans commentaire !

La série de vins proposée par Yves Legrand nous a fait voyager dans les vignobles de France et de Crète avec comme fil conducteur évident, un amour inconditionnel pour chaque cuvée présentée et un profond respect pour les vignerons qui ont travaillé dur pour les concevoir.
A titre personnel, j’ai suivi avec enthousiasme ce poète du vin et même si l’une ou l’autre bouteille ne m’a pas entièrement convaincu j’aurai vraiment regretté de ne pas avoir participé à cette superbe soirée. Comme je l’ai déjà annoncé plus haut, mon coup de cœur est attribué sans hésitation à la cuvée Confidentiel du domaine Montirius (un domaine que j’ai visité en juillet 2014)…vin immense qui commence à s’ouvrir et qui brille par son équilibre, sa complexité et son énergie…incontournable !

Je conclurai comme d’habitude par cette phrase qui s’applique plus que jamais à cette nouvelle session de l’U.G.V. : une belle salle, une ambiance à la fois conviviale et studieuse, un intervenant passionnant et une sélection magistrale de bouteilles servies dans des verres splendides…voilà ce que j’appelle une soirée pleinement réussie !

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Fin de soirée en musique avec le chansonnier alsacien Luc Schillinger

Merci à tous ceux qui ont œuvré pour nous offrir ces instants de bonheur gustatif.
 

NB : les notes personnelle particulièrement intéressantes de M. Yves Legrand sont consultables sur le site de l'U.G.V.

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